En français s’il vous plaît!

Le député Jérôme Christen, grand pourfendeur des anglicismes et farouche défenseur de la langue française avait déposé il y a dix ans un postulat demandant une loi d’usage de langue française, le but visé étant de bannir la multitude d’anglicismes qui, à force d’être utilisés, se substituent à des mots français qui finissent par sortir de l’usage. Le Conseil d’Etat a proposé plus modestement de compléter une directive relative aux règles de rédaction au sein de l’Etat. Le Grand Conseil a suivi cette voie également admise par Jérôme Christen, estimant finalement que c’était plutôt l’usage qui serait fait de l’outil, plutôt que l’outil lui-même qui comptait.

Dans les grandes lignes, la directive prévoit de « favoriser le recours à l’usage de la langue française, spécialement dans les champs lexicaux exposés à la prédominance d’anglicisme (technologie, informatique, ressources humaines, promotion économique notamment) Les mots, expressions et termes en français sont toujours privilégiés afin d’éviter les anglicismes inutiles. »

La déclaration du député Christen lors du débat :

« J’ai imaginé une discussion au Conseil d’Etat en 2050.

Ce draft est top a dit la boss Cherry Griotte, le secteur est en plein boom, c’est trendy, tandis que le Conseiller d’Etat Lower, nuançait sur le fait que le back office, le business plan et le background de la team laissaient plutôt à désirer et que sans management et empowerment, on pourrait se mover vers un flop.

Avez-vous prévu une helpline ? Un call center ? Une showroom ? En tout cas s’est exclamé, la Conseillère d’Etat Patty-cake, avant de booster ton new deal en prime time à la SwissTV, il est impératif de faire un dernier brainstorming avec la taskforce, afin de détecter les bugs et d’en faire une check list pour y faire des adjustements.

C’est là que le Conseiller d’Etat Brou Smooth est intervenu pour poser quelques warnings, notamment sur le risque de faire le forcing. Méfiez-vous, allez-y step by step, commencez par un benchmark basé sur un panel d’inputs, faites un planning, vérifiez votre masterplan, prévoyez un monitoring, rebooster votre équipe du case management et pensez à outsourcer certaines tasks, histoire d’éviter un clash. Il a même évoqué le risque d’un lockdown si plusieurs clusters étaient détectés en cours de process.

Le chancelor BigJohn a rappelé les impératifs du marketing : n’oubliez pas la newsletter, pensez au shooting pour les slides, préparez un maping, travaillez sur le merchandising, créez un event pour le meeting avec les medias changez vos looks, imposez-vous un dress-code pour éviter de passer pour des has been.

Appauvrissement du langage = incompréhension = violence

On peut en rire, mais c’est moins amusant lorsqu’on songe aux conséquences de l’appauvrissement du langage. Lorsque les langues, je dis bien, les langues, lorsqu’elles s’appauvrissent, le moyen que les hommes utilisent pour communiquer ne remplit plus correctement sa fonction. Et lorsque les gens deviennent incapables d’exprimer leur pensée par des mots appropriés, lorsqu’il ne se comprennent plus, il devient naturel qu’ils finissent pas s’exprimer par la violence, expliquait il y a 20 ans déjà la secrétaire de l’académie française Hélène Carrère d’Encausse.

Baisse du QI

Alors que le QI de la population mondiale n’a cessé d’augmenter depuis l’après-guerre jusqu’à la fin des années nonante, depuis il est en baisse constante, selon de récentes enquêtes. Les causes sont multiples, mais l’une d’elles qui est avancée est logiquement l’appauvrissement du langage que constatent plusieurs études publiées ces dernières années. Pas seulement à cause de l’affaiblissement du vocabulaire, mais également à cause de la méconnaissance des subtilités linguistiques qui permettent d’élaborer et de formuler une pensée complexe.

Récemment une internaute expliquait sur les réseaux sociaux que la limitation de l’expression de la pensée presque exclusivement au présent pourrait rendre de plus en plus d’individus incapables de projection dans le temps.

Exprimer ses émotions

Par ailleurs, le mots permettent d’exprimer nos émotions. Et cette incapacité à décrire nos émotions à travers les mots peut nous conduire à des actes de violence.

L’internaute poursuivait sa réflexion ainsi :

Comment peut-on construire une pensée hypothétique déductive sans conditionnel ?

Comment peut-on envisager l’avenir sans conjugaison avec l’avenir?

Comment peut-on capter une succession d’éléments dans le temps, qu’ils soient passés ou futurs, et leur durée relative, sans une langue qui distingue ce qui aurait pu être, ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait être Être, et ce qui sera après que ce qui aurait pu arriver?

On assiste à un appauvrissement général des langues en général, j’insiste aussi sur ce point car la richesse de chaque langue, chaque idiome, chaque patois doivent être défendus en général.

Prise de conscience nécessaire

Comme je l’ai dit lors des travaux de la commission, plus qu’une loi, qu’un règlement ou une directive, c’est un prise de conscience et des actes concrets qui comptent. C’est pour cette raison que j’accepte cette réponse. Quand bien même, je regrette que le Conseil d’Etat n’ait pas évoqué dans son rapport les funestes conséquences de l’anglopathie américanoïde spongiforme.

Comme au poker – il y a parfois des mots qui n’ont pas d’équivalent et qui enrichissent le vocabulaire – comme au poker, je demande à voir. Le Conseil d’Etat et son administration devront se montrer exemplaire : il y a du travail ! Le Conseil d’Etat a également pris l’engagement d’écrire aux communes pour les sensibiliser.

En conclusion, dix ans pour accoucher de cette proposition. Au gouvernement et à l’administration de nous démontrer que c’est pas une souris et que les petits rapports et les mesures modestes peuvent avoir de grands effets.


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